Mars.
Alors que le papier glacé des couvertures de revues de mode nous clame l’arrivée du printemps, et sur lequel on tâche, pour la 150e année consécutive, de nous vendre les tons pastel et les motifs floraux, nous, au Québec, on le sait : en mars, on gèle. Mars, chez nous, c’est le petit frère à paternité non reconnue de janvier et de février. Rien à voir avec avril et mai, qui apparaissent comme de blondes cousines qui font fondre les neiges et raccourcir les jupes des filles.
Mars, c’est encore noir. Mars, c’est Mercure. Mars, c’est le mois de la guerre. Et c’est aussi en mars que j’ai perdu mon père.
À retenir
L’essentiel a retenir : Ce texte parle d’un deuil vécu en plein mois de mars, dans un Québec encore gelé, et de la façon dont la mort du père s’impose dans le quotidien.
- Mars est présenté comme un mois encore hivernal, loin du printemps.
- Le récit associe le deuil à des souvenirs très concrets de l’hôpital et des funérailles.
- La mort du père vient bousculer une période de vie déjà incertaine.
- Le texte explore aussi la distance, l’admiration et la peur de décevoir son père.
- Le deuil est montré comme un travail long, intime et imparfait.
Le deuil en plein mois de mars
On perd notre père parce qu’il est de l’ordre naturel des choses que le géniteur meure avant la progéniture. On perd notre père parce qu’il était vieux, malade, qu’il a eu un accident, qu’il s’est fait descendre par la mafia, qu’il est parti un matin acheter des cigarettes et qu’il n’est jamais revenu. J’ai perdu le mien pour une raison d’un commun on ne peut plus vulgaire : le cancer.
Concrètement, le texte rappelle une chose très simple et très dure : peu importe la cause, ce qui reste, c’est la perte. La mémoire ne garde pas seulement le diagnostic ou la date, elle garde des détails sensoriels, presque brutaux : la machine accrochée à la gorge, le bruit qui s’obstrue, les visites à l’hôpital, les urnes, le délai imposé par le sol gelé. Dans la pratique, c’est souvent comme ça que le deuil s’imprime : par fragments, par scènes, par sensations précises qui reviennent sans prévenir.
Tout ça pour dire que c’aurait pu être pour autre chose. Qu’au final, ce dont on se souvient, c’est qu’on a perdu un parent. Je me souviens qu’entre le moment où j’ai appris qu’il était malade, les visites à l’hôpital et puis sa mort, le temps est passé de façon fulgurante. Était-ce trois semaines, ou plus, ou moins? La mémoire retient bien ce qu’elle veut. La mienne, de mémoire, a retenu le son de la machine accrochée à sa gorge à l’hôpital, qui s’obstruait au rythme de ses respirations et qui avait le même bruit qu’un percolateur.
Je me souviens que les gens au complexe funéraire nous montraient les urnes à choisir, dans un éventail de genres, et dont la moins cher était à près de 800 $. Je me souviens qu’on nous a dit qu’il fallait attendre en mai avant de mettre en terre les restes de mon père, car le sol était encore gelé. On n’aurait pas pu être plus clair : mars, ce n’est pas le printemps. Mars, tout est gelé et le sol est impénétrable de nouveaux morts. Je me souviens d’avoir pensé au nombre d’urnes qui étaient en stand-by hors terre jusqu’au printemps.
Pourquoi la mort du père frappe si fort
Je n’étais pas prête à ce que mon père meure. Même s’il avait 78 ans. Même si j’en avais 23. C’est une réaction très humaine : on sait intellectuellement qu’une mort peut arriver, mais on ne se sent jamais vraiment prêt au moment où elle survient. Ce que cela change pour toi, si tu es dans cette situation, c’est que l’âge ne protège pas de la sidération. On peut être adulte, autonome, en apparence solide, et rester complètement démuni quand le parent disparaît.
Peut-être parce que quand j’étais enfant, il m’a annoncé qu’il allait mourir seulement quand j’aurais 46 ans et que ce serait à moi de le pousser en chaise roulante du haut d’une colline sur une autoroute à heure de grand trafic. Ses mots, pas les miens. Peut-être parce qu’il répétait à tout le monde qu’il était invincible, qu’il avait une vue bionique depuis son opération au laser, qu’il voyait même la moustache du pilote dans les avions qui passaient dans le ciel. Et peut-être aussi parce qu’il riait impunément de la mort, qu’il regardait en riant les avis de décès dans le journal, jubilant quand il reconnaissait quelqu’un.
« Regarde c’te vieux bum, è morto ! Hahaha! » Il m’a déjà dit : « Remercie Dieu chaque jour d’être en vie, et dis au Diable de rester patient ». Avec lui, tout tournait au ridicule, tout méritait d’être moqué : la vie, la mort, ses amis, ses ennemis et ses enfants aussi.
Dans les faits, cette façon de tourner la mort en dérision rend souvent le choc encore plus violent quand elle arrive vraiment. On se construit une image d’invincibilité, on la partage, on la répète, et puis la réalité la brise d’un coup. Si tu as connu un parent qui plaisantait beaucoup sur sa propre fin, tu sais sûrement à quel point cela peut laisser une impression étrange : on rit avec lui, mais on n’anticipe pas forcément le vide qu’il laissera.
La distance entre un père et sa fille
Même si mon père, arrivé au Québec alors qu’il avait 25 ans, s’exprimait dans un excellent français, je dirais qu’il y a toujours eu cette barrière. Était-ce celle de la langue, de la culture, de la différence d’âge? Cette barrière entre parent et enfant, ce n’est pas nouveau. Tout le monde la vit, même dans les films, les livres. Ça peut même être full intéressant.
Dans mon cas, cette barrière a fait qu’une fois adulte, j’ai toujours eu un peu peur de partager avec lui mes projets, mes plans de carrière, mes opinions, sujets dont je suis pourtant d’un naturel intarissable avec tout voisin de table, même inconnu. Je ne pourrais pas dire ce qui me gênait. Lors des dîners, personne n’avait la langue de bois quand venait le temps de chaleureusement calomnier l’un des nôtres! Reste que, pour parler des vraies affaires, j’ai toujours eu une réserve de peur de décevoir, d’être incomprise.
Concrètement, beaucoup de lecteurs se reconnaissent dans ce type de relation : un parent aimant, présent, mais difficile à atteindre sur le plan émotionnel. Ce n’est pas forcément un manque d’amour. C’est parfois une question de codes, de génération, d’immigration, de pudeur ou simplement de manière différente d’exprimer l’affection. Dans la pratique, cela crée souvent une forme d’autocensure : on parle de tout, sauf de l’essentiel.
Ce genre de silence peut peser longtemps. On croit qu’on aura plus tard, qu’on trouvera le bon moment, qu’on dira enfin ce qu’on veut vraiment dire. Puis la mort arrive, et avec elle la frustration de n’avoir pas tout partagé. C’est une des douleurs les plus fréquentes du deuil : ne pas seulement perdre une personne, mais aussi toutes les conversations qu’on n’aura jamais eues.
Le regret, la fierté et ce qu’on voudrait encore prouver
Fait que mon père est mort à une période de ma vie où j’avais terminé l’université et que je travaillais à temps plein comme hôtesse-barmaid dans un restaurant. Sans que j’aie aucune réelle avenue sur ce que j’allais faire de ma vie. Je me souviens d’avoir déjà entendu des gens dont un des parents est décédé dire : « J’aurais voulu que moman soit encore de ce monde pour voir ses petits-enfants. »
Je m’en suis voulu un peu d’avoir un sentiment semblable, c’est-à-dire : « est-ce trop demander que d’attendre un peu avant de crever pour que je vous montre qu’il y a au moins une chose dans ma vie dont je suis fière? »
Ce n’est pas de questionner si l’amour d’un parent est inconditionnel, mais celui du chemin de pensées étranges qui nous fait dire que, au moins, quand il sera dans l’au-delà, il ne pensera pas que je suis dans le besoin, que je suis dépendante ou misérable. Mon père me forçait à lever le menton, à ne jamais oublier qui j’étais : sa fille. À me dire de faire et d’agir comme si rien ni personne n’était assez bon pour moi.
Dans la majorité des cas, ce besoin de “faire mieux avant qu’il ne soit trop tard” apparaît quand on est déjà fragilisé par une période de vie floue. Ici, la perte du père se superpose à une entrée dans l’âge adulte encore instable. Ce que cela implique, c’est que le deuil ne porte pas seulement sur la personne disparue : il se mélange aussi au doute sur soi, au besoin de reconnaissance et à la peur d’être resté en chemin.
J’en avais besoin plus que je ne le pensais, de ce redressement d’échine. Surtout quand, dans mes délires menstruels, c’est plutôt l’inverse qui m’affecte : je ne suis bonne à rien; tout ce que je touche se transforme en marde; je ne suis pas assez bonne pour personne; tout le monde m’hait pis va m’abandonner dans un ravin un soir sans lune; je mérite juste de mourir en char. Mon père, à sa façon, me disait : « T’es une Moscini, fuck le monde. Fais-en à ta tête ».
Le texte montre ici quelque chose de très juste : un parent peut continuer à nous habiter après sa mort, non pas comme une présence abstraite, mais comme une voix intérieure. Cette voix peut être exigeante, rassurante, moqueuse ou protectrice. Dans ton cas, si tu as perdu un parent, tu reconnais peut-être ce phénomène : certaines phrases reviennent, et elles deviennent une manière de tenir debout.
Ce que le deuil laisse derrière lui
Ce mois-ci, ça fera quatre ans que mon père est mort. Peut-être que je ne mènerai jamais une vie assez bonne pour qu’il ait pu mourir en paix et qu’il puisse partir pour de vrai. On doit juste faire notre deuil en attendant et essayer de s’approcher du mieux qu’on peut de ce qu’on juge être le meilleur de la vie.
Concrètement, il n’existe pas de deuil “réussi” au sens propre. Il y a des jours où ça pèse moins, d’autres où tout remonte d’un coup. Il y a aussi des anniversaires, des saisons, des mois précis qui réactivent tout sans prévenir. Mars, ici, devient plus qu’un décor : c’est un déclencheur, un rappel, un mois qui garde la trace du manque.
Si tu vis ce genre de perte, ce qu’il faut retenir, c’est que le deuil ne consiste pas à effacer la personne. Il consiste plutôt à apprendre à vivre avec son absence, avec les souvenirs qui restent, avec les regrets qui se calment ou non, et avec ce que cette relation a construit en toi. Dans la pratique, avancer ne veut pas dire oublier. Cela veut souvent dire continuer malgré le manque, en gardant ce qui t’a été transmis.
FAQ
Pourquoi le mois de mars est-il important dans ce texte ?
Le mois de mars est important parce qu’il symbolise encore l’hiver, le gel et l’absence de renouveau. Il sert de décor émotionnel au deuil du père. Cette saison renforce l’idée d’un temps suspendu, encore fermé à la vie.
De quoi parle principalement ce texte ?
Ce texte parle surtout du deuil d’un père et de la manière dont cette perte transforme le rapport au temps, à la mémoire et à soi-même. Il mêle souvenir intime, humour et tristesse. C’est un récit de deuil très personnel.
Pourquoi l’autrice insiste-t-elle autant sur les détails concrets ?
Elle insiste sur les détails concrets pour rendre la perte plus réelle et plus incarnée. Les machines, l’hôpital, les urnes ou le sol gelé donnent une forme tangible au deuil. Cela montre aussi comment la mémoire retient souvent des fragments précis plutôt qu’un récit continu.
Quelle est la relation entre la narratrice et son père ?
La relation est marquée par l’affection, la distance et une certaine difficulté à se dire les choses. Le père est à la fois moqueur, fort, rassurant et intimidant. La narratrice semble avoir cherché son approbation tout en gardant une réserve.
Pourquoi la narratrice se sent-elle coupable après la mort de son père ?
Elle se sent coupable parce qu’elle aurait voulu lui montrer quelque chose de plus accompli avant sa mort. Elle associe sa disparition à son propre sentiment d’inachèvement. Cette culpabilité est fréquente dans le deuil, surtout quand la vie personnelle est encore instable.
Comment ce texte montre-t-il le deuil ?
Il montre le deuil comme un mélange de souvenirs, de regrets, de banalités matérielles et de chocs émotionnels. Le texte ne dramatise pas de façon abstraite, il fait sentir la perte dans le quotidien. C’est ce réalisme qui le rend aussi fort.
