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(Réponse) Pour Anne

J’t’ai pas répondu.

Je le sais, que je t’ai pas répondu.

Pis quand tu as posé une question aux filles à mon sujet, je me suis demandé pourquoi tu me le demandais pas directement à moi.

Malgré tout, je suis parlable.

Les filles m’ont dit que je t’avais pas répondu la dernière fois.

Pis y’ont dit que ça t’avait fait de la peine – t’avais des larmes dans les yeux.

Je sais que c’était un beau message, Anne. Un message comme on n’en reçoit pas souvent les mercredis soirs.

Là, j’y ai repensé. Un instant, j’ai pensé me trouver une excuse pour me défiler du mal que j’avais fait naître en toi. Tu sais, du genre, j’ai lu le message tard. Y’était tard ce soir-là, après notre rencontre, l’énergie qui manque, pis toute, la nuit et le lendemain et les autres qui arrivent. J’y pensais plus.

Mais je sais que je t’ai pas répondu. Le message popait en moi quand y’avait trop de silence et que mon esprit recherchait à rester occupé. Y’avait encore la notification et les mots de ton message en rouge sur ma to-do, parmi les choses que je devais régler. Bientôt.

Bientôt.

J’pense que j’attendais d’avoir les mots – oui, je sais, pour une fille-de-lettres, c’est une mauvaise excuse de plus. Reste que ça me manque souvent, les mots.

Ton court message de fin de soirée, y m’a fait l’effet d’une carte de fête. J’me suis dit que tu devais avoir ce talent-là, toi. Moi je l’ai pas. Écrire des messages de cartes de fête, c’est une des choses les plus difficiles dans vie.

J’ai toujours trop de choses à dire pour pas beaucoup de place entre deux pages roses. À ne pas tout dire, je préfère ne rien dire.

Au fond, c’est le genre de message qu’on peut résumer par quelques mots qui veulent à peu près tout dire pour moi.

Merci. J’suis désolée. J’tiens à toi. Gros love. Etc.

Reste qu’en te lisant, j’ai eu le sentiment de devoir t’écrire quelque chose de même : quelque chose de trop long, de trop gros, pour te dire, au fond, pas grand-chose qu’on ne sait pas déjà.

À toutes les réponses possibles qui me sont venues à l’esprit, j’ai préféré le silence – il est cruel, je le sais.

Ça laissait encore planer entre nous la possibilité que tu aies raison et que j’aie tort.

Pas sur le débat, les points de chicane, mais sur ce petit bout de phrase que tu m’as écrit : « Je pense que ça m’a fait plus de peine de subir ce jugement-là de ta part parce que je t’ai toujours vue comme un modèle à suivre… Voilà ».

Je n’aime pas dire à mes amis qu’ils ont tort, Anne. J’ai préféré te laisser croire encore un peu que tu avais raison.

Quand je parle de tort ou de raison, c’est uniquement sur ce point : « Je t’ai toujours vue comme un modèle à suivre. »

Je ne suis pas un modèle à suivre, Anne. Il faut se rendre à l’évidence. Si je te le dis aussi clairement, c’est que je te souhaite de trouver quelqu’un de plus grand que moi, qui sera à ta hauteur.

Je suis à hauteur de ruines. Un champ en friche. Je me noie à peu près tous les jours.

À mon cahier de comptes, j’ai plus d’erreurs, de mensonges, d’échecs et d’horreurs dont j’aimerais me laver que bien des gens de mon âge.

Mes grands rêves, je les mets de côté dès qu’ils se présentent. J’préfère étrangement être petite en tout, me diminuer, tu sais, et mettre mes ambitions et mes diplômes de côté pour un moment où je serai celle qui cessera de s’attarder au minuscule et à ce qui échappe à tous les autres.

J’évolue en parallèle de ma vie.

J’fais des dégâts de ma vie sentimentale. Ça m’échappe complètement. Depuis quelque temps, j’développe le même talent pour mes amitiés – le cas présent en est un.

Pourtant, ça ne m’empêche pas d’être exigeante, de juger, d’être en colère, d’être excessive et à boutte-de-toute. À propos de quoi? Pas grand-chose, au fond – j’ai très peu de biens et peu de gens autour de moi.

J’échappe à tout ce que je voudrais être. À tous ceux que j’aime.

Je suis ma parfaite opposition.

Un modèle ne tente pas sans cesse de se parfaire, de se muter, de devenir une autre. Je n’accepte pas, au fond, d’être moi-même et ce que ça comporte.

Je ne parviens pas à demander aux autres de m’accepter comme je suis sans y parvenir moi-même. Ici, comme dans tout, Anne, tu réussis là où j’ai échoué.

Il n’y a que cela à retenir de moi : tente de t’accepter. Dans tout ce qu’il y a de sale et de beau en toi. Dans tes reliefs et tes inégalités. Dans tout ce qui crée des ombrages en toi et qui te donne de la profondeur.

On doit tous développer ses dimensions qui, au-delà de notre humanité, nous rendent plus complexes. Qui élargissent le monde pour tranquillement le tailler à nos mesures.

Une longue tâche. J’y suis encore sans en voir la fin.

Ce n’est pas la réponse que tu attendais. On a rarement les réponses qu’on attend.

J’cherche encore les bons mots, les bons mots de plus que ceux que je pourrais t’écrire dans une carte de fête, entre deux pages roses, sur un coin de table. J’imagine que, faute de mieux, ils feront l’affaire, en attendant.

Merci. J’suis désolée. J’tiens à toi. Gros love. Etc.

Emma

Photo de couverture : source

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