from-italy.com
Blog

Souvenirs sur la route

Je me souviens d’une phrase précise dans cette chanson de Gildor Roy, Une autre chambre d’hôtel (paroles de Gaston Mandeville) :

– J’m’en vais manger des kilomètres pour oublier.

Si tu es dans cette situation où la route te fait du bien, tu sais déjà à quel point cette phrase peut résonner. Ici, on parle moins d’un simple trajet que d’un vrai moment de respiration : s’éloigner, changer d’air, retrouver le calme, et parfois remettre de l’ordre dans sa tête. Dans ce texte, je te partage ce que la route peut représenter quand elle devient un refuge, un souvenir fondateur et, dans mon cas, un lien fort avec mon père et avec mon territoire.

L’essentiel a retenir : la route n’est pas seulement un déplacement, c’est souvent un moment de liberté, de recul et de mémoire.

  • « Manger des kilomètres » peut devenir une vraie forme d’évasion.
  • Certains souvenirs de route marquent une vie entière.
  • Le travail sur la route peut aussi être un apprentissage concret.
  • Les trajets répétés finissent par créer un attachement profond à un lieu.
  • Partager la route avec un parent peut devenir un souvenir précieux.
  • Prendre le temps d’observer ce qu’on traverse change la façon de vivre le voyage.

Quand la route devient plus qu’un trajet

Dans la chanson, la phrase « J’m’en vais manger des kilomètres pour oublier » parle d’abord d’une fuite après une peine de cœur. Mais dans la vraie vie, cette idée peut prendre un sens beaucoup plus large. Quand tu prends la route pour travailler, réfléchir ou simplement respirer, tu ne fais pas que te déplacer : tu changes d’état d’esprit.

Concrètement, la route crée une parenthèse. Elle coupe le bruit habituel, elle t’oblige à ralentir intérieurement, même si le camion ou la voiture avance vite. C’est souvent dans ces moments-là qu’on pense mieux, qu’on se recentre, ou qu’on réalise la valeur de ce qu’on vit au quotidien.

Dans mon cas, « manger des kilomètres » a toujours eu quelque chose de thérapeutique. Ce n’est pas seulement rouler. C’est oublier la monotonie, retrouver un sentiment de liberté, et garder en mémoire des instants qui comptent vraiment.

Mon premier matin sur la route

J’ai 15 ans. C’est mon premier matin sur la route. J’accompagne mon père comme « helper » pour faire des livraisons de produits pétroliers. On se lève tôt, très tôt même : il doit être 3 h ou 4 h du matin. Je me prépare avec le costume officiel de la compagnie. On est officiel ou on ne l’est pas.

Ce matin-là, on doit aller à Baie-Saint-Catherine et Tadoussac. Des noms qui, pour beaucoup, évoquent les paysages, les baleines, le fleuve et le traversier. Pour moi, à ce moment-là, ce sont surtout des lieux de travail. Mais déjà, sans vraiment le savoir, je vis quelque chose qui va rester.

Je pars dans la pénombre, avec cette impression étrange qu’on quitte la nuit avant même qu’elle soit terminée. Je ne vois pas encore le paysage. Je vois seulement la fin de la nuit. Et pendant qu’on dévore les kilomètres, je me demande à quoi ressemblera cette première journée. J’anticipe aussi les commentaires, ceux du genre : « Ah! Tu as amené le jeune avec toi. »

Dans la pratique, c’est souvent comme ça qu’on entre dans un métier : avec un mélange d’appréhension, de curiosité et de fierté. Si tu as déjà accompagné un parent, un collègue ou un proche sur le terrain, tu sais que ces premières heures donnent souvent le ton pour longtemps.

Baie-Saint-Catherine : le travail, la vigilance et les premiers réflexes

Le premier arrêt est le quai de Baie-Saint-Catherine. On doit remplir le réservoir d’un bateau de croisière accosté là. On descend du camion, et mon père me montre les tâches que je ferai pour une partie de l’été. Il y a notamment ce gros tuyau de déchargement que je dois tirer.

Concrètement, ce tuyau n’a rien d’anodin. C’est lourd, encombrant, et il faut le manipuler avec méthode. Mon père me dit : « Tu vas te faire des bras. » Et il avait raison. Ce genre de travail forge le corps, mais surtout les réflexes : savoir tirer juste, ranger correctement, surveiller les gestes, rester attentif.

Mon père descend dans le bateau pour la surveillance et je reste en haut sur le quai. Si jamais il y a quoi que ce soit, je sais où est le bouton d’urgence. C’est important de le rappeler : on parle de matières dangereuses, donc la rigueur n’est pas une option. Dans ce type d’environnement, l’erreur de distraction peut coûter cher. Il faut être calme, concentré et discipliné.

Si tu travailles dans un contexte similaire, retiens surtout ceci : la routine ne doit jamais faire baisser la vigilance. C’est souvent quand une tâche devient familière qu’on relâche un peu l’attention. Or, sur le terrain, c’est précisément là que les bons réflexes font la différence.

Le paysage du matin et ce qu’on ne voit pas tout de suite

Je surveille le camion sur le quai. Au loin se dessine le fleuve Saint-Laurent. Nous sommes à proximité de l’entrée du Fjord-du-Saguenay. La brume se lève, l’horizon reste flou, les oiseaux chantent, et je vois les loups-marins se laver au loin. Le soleil se lève en laissant son reflet sur l’eau.

Et pourtant, à 15 ans, je suis indifférent à ce moment. Ce n’est pas que le paysage ne vaut rien. C’est plutôt que je ne mesure pas encore sa valeur. Je me dis que c’est normal : je suis un Charlevoisien, donc je reverrai ça des milliers de fois.

Dans les faits, c’est une réaction très humaine. On banalise souvent ce qu’on a sous les yeux tous les jours. Ce qu’on voit souvent devient invisible. Puis, des années plus tard, on réalise que ces scènes ordinaires étaient en réalité exceptionnelles.

C’est ce que la route m’a appris : il faut parfois du recul pour comprendre la beauté de ce qu’on vit. Si tu es dans cette situation, regarde autour de toi autrement. Le trajet, la lumière, la brume, le calme du matin, même les pauses entre deux départs peuvent devenir des souvenirs puissants.

Le traversier, la peur, puis l’habitude

J’ai longtemps eu peur d’aller sur un bateau. Je ne nage pas super bien et j’ai peur de me noyer. Tu sais, le bateau coule puis… Cette peur est bien réelle, et elle n’a rien d’irrationnel quand on pense aux risques. Mais je dois m’habituer vite parce que je vais le prendre souvent cet été.

On réussit à embarquer de justesse. Comme il arrivera souvent cet été-là. On sort du camion pour aller dans l’aire d’attente du bateau. On rencontre d’autres camionneurs, des amis de mon père, et même son père spirituel. Il se dégage de tout ça une franche camaraderie.

Ce que cela change pour toi, si tu vis un environnement de travail ou de déplacement similaire, c’est simple : la peur ne disparaît pas toujours d’un coup, mais elle peut être apprivoisée par la répétition, la préparation et la confiance dans les procédures. C’est souvent comme ça qu’on passe de l’inquiétude à l’aisance.

La traversée se termine, on retourne au camion, puis on repart vers le quai de Tadoussac. L’autre bateau nous attend. On répète le même manège, mais cette répétition n’a rien de vide : elle construit l’expérience.

Tadoussac, la lumière et le sentiment d’appartenir au paysage

Le soleil est pratiquement levé; la brume, dissipée. L’air frais et marin se fait sentir particulièrement ce matin. Des croisiéristes matinaux se lancent dans un zodiaque. La chasse à l’observation des baleines a débuté pour eux. Pour nous, le remplissage est terminé.

On range le tout et on se prépare à retourner au point de départ. Il faut retourner se charger pour faire d’autres clients. Il y a encore de la route à faire. On quitte Tadoussac en direction de Cap-à-l’Aigle.

En descendant, je regarde les immenses étendues de forêts charlevoisiennes, les maisons des villages où l’on passe, puis encore des forêts, sans oublier le fleuve. Nous sommes quand même dans la réserve mondiale de la biosphère de l’UNESCO. Et ça, avec le recul, change beaucoup de choses.

Dans la pratique, on ne vit pas pareil un territoire quand on le traverse pour travailler, quand on y habite, ou quand on le visite. Moi, j’étais au milieu de tout ça. J’en faisais partie sans toujours le réaliser. C’est seulement plus tard que cette évidence s’est imposée : j’étais chanceux.

Ce que ces matins m’ont appris

Si j’étais indifférent à l’époque, je ressasse aujourd’hui ces souvenirs en me disant que j’ai eu une chance immense. Il y a des gens qui paient pour voir ça, et moi, je demeurais dans cette région. J’étais payé pour vivre ça. Pour certains, c’est l’instant d’une vie. Dans mon cas, c’est une partie de la mienne.

En vieillissant, je me rends compte aussi que ces trajets étaient parmi les plus beaux moments passés avec mon père. Parce qu’on travaillait ensemble, et qu’on était au même diapason. Sur le terrain, ce genre de complicité ne s’invente pas : elle se construit dans les gestes répétés, les silences partagés, les consignes données au bon moment, et la confiance.

Aujourd’hui, je me réveille parfois en me demandant quand je revivrai ce genre de matin. Ces matins frisquets, peu importe la saison, où je verrai le soleil se lever en même temps que la fumée de mon café. C’est exactement pour ça que j’aime cette phrase : « J’m’en vais manger des kilomètres pour oublier. »

En réalité, elle ne dit pas seulement qu’on veut fuir. Elle dit aussi qu’on peut se reconstruire en route, retrouver l’essentiel, et donner du sens à ce qu’on traverse. Si tu aimes toi aussi la route, tu sais que certains kilomètres ne servent pas juste à arriver quelque part : ils servent à vivre quelque chose.

Ce qu’il faut retenir si tu vis la route au quotidien

Si tu passes beaucoup de temps sur la route, ou si tu travailles dans un métier où les déplacements font partie du quotidien, il y a quelques leçons très concrètes à garder en tête.

  • Ne sous-estime pas la valeur des trajets répétés : ils construisent une mémoire forte.
  • La routine demande de la vigilance, surtout quand il y a des risques techniques ou matériels.
  • Les paysages familiers gagnent souvent en valeur avec le temps.
  • Partager la route avec un proche peut créer des souvenirs durables.
  • La peur se gère souvent par l’habitude, la préparation et le sérieux.
  • Un simple déplacement peut devenir un moment de liberté et de recul.

En somme, « manger des kilomètres » peut vouloir dire beaucoup plus que rouler pour rouler. Cela peut vouloir dire tenir bon, apprendre, observer, s’attacher, et parfois oublier ce qui pèse pour mieux revenir à l’essentiel.

FAQ

Que signifie l’expression « J’m’en vais manger des kilomètres pour oublier » ?

Cette expression veut dire qu’on prend la route pour se changer les idées. Elle évoque à la fois la fuite, le besoin d’évasion et la volonté de tourner la page. Dans le texte, elle prend aussi un sens plus intime : la route devient un moyen de se recentrer.

Pourquoi cette phrase a-t-elle autant de sens dans ce texte ?

Parce qu’elle résume l’idée que la route peut être thérapeutique. Elle ne sert pas seulement à aller d’un point A à un point B, mais aussi à oublier la monotonie et à retrouver un souffle intérieur. C’est ce qui la rend si forte ici.

Pourquoi le narrateur parle-t-il autant du fleuve et de la brume ?

Parce que ces éléments font partie de l’expérience vécue sur la route. Ils ancrent le souvenir dans un décor précis et montrent que le paysage participe au sens du récit. Dans les faits, ce sont ces détails qui rendent le moment inoubliable.

Quel est le rôle du père dans ce récit ?

Le père joue un rôle central, à la fois comme guide, collègue et figure de transmission. Il montre les gestes, donne les consignes et partage le quotidien du travail. Ce lien père-fils donne au souvenir une valeur affective très forte.

Pourquoi le narrateur dit-il qu’il était indifférent à 15 ans ?

Parce qu’à cet âge, on ne mesure pas toujours la chance qu’on a. Il voit le paysage comme quelque chose de normal, alors qu’avec le recul il comprend que c’était exceptionnel. C’est une réaction très humaine : on valorise souvent davantage ce qu’on a perdu ou quitté.

En quoi ce texte parle-t-il de travail autant que de souvenirs ?

Le travail est au cœur du récit, avec les livraisons, le traversier et les tâches concrètes sur le quai. Mais ces gestes professionnels deviennent aussi des souvenirs de vie. C’est précisément ce mélange qui donne toute sa force au texte.


Par Mathieu Belley

Révisé par Justine Rosa

Autres articles

La fille avec des gros pipes

adrien

balance

adrien

Une vie de passions

adrien

Ce n’est pas la fin de la saison du camping

adrien

fière

adrien

Le deuil des souvenirs qui disparaissent

adrien